E-volution 6.0 – Chapitre 2 – Choc (1/3)

[Note: les trois parties seront publiées dans la journée – question d’ergonomie visuelle et de la taille d’articles]

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Mercredi 23 février 2061

Je ne sais pas pourquoi, mais quand on m’a parlé du vol de 8h, je m’étais imaginée un avion de ligne classique. Au lieu de cela, ce qui se trouve sur le tarmac devant moi est un jet privé. Je me suis toujours tenue au courant des dernières nouvelles technologiques, y compris dans le domaine des transports or je ne reconnais pas cet appareil.

Au premier abord, on aurait pu le prendre pour un Falcon 20 datant du début du siècle – bien que toujours fortement utilisé de nos jours par les Américains, toujours aussi dépendant du pétrole. Il ne s’agit pas d’un modèle de Dassaut mais d’une fabrication de Testla, la compagnie mythique étant passée sous pavillon Canadien en 2046. M’arrêtant pour regarder la structure de plus près, je me suis étonnée de la non-régularité de sa surface: des sillons se dessinent çà et là avec pour objectif d’améliorer la pénétration dans l’air; le sommet de l’appareil ainsi que les ailes sont recouverts d’un matériau que je ne reconnais pas; on aurait presque dit des panneaux solaires, comme ceux qui étaient utilisés par le Solar Impulse, cet avion solaire qui s’était écrasé en mer de Chine dans les années 20.

Plus j’approche de l’escalier, plus je me sens comme une relique du passé face à une telle merveille de technologies. Et dire que je n’ai pas encore quitté Bruxelles!

– Bonjour Madame Durand, m’accueillit l’hôtesse, me sortant de mes rêveries

Et l’intérieur! Mon dieu, qu’elle beauté!

Trop choquée par ce que je voyais, je me suis contentée de répondre à la jeune femme avec un sourire. . A vraie dire, c’est la première fois que je prends l’avion. Depuis que l’impulsion électromagnétique avait endommagé la majorité des satellites ainsi que les installations radars, les gens évitaient de voyager par les airs.
Mes dernières vacances, enfin mes seules vacances, ont consisté à 3 semaines de repos près du Lock Ness et j’y suis allée en voiture.

– Vous êtes libres de choisir votre place. Nous n’attendons plus que trois autres personnes.
– Parfait, ai-je répondu futilement. Et c’est en effet parfait! Je ne veux aucunement me retrouver assise à côté d’un inconnu donc moins on est nombreux, mieux c’est.

Cet appareil ne possède que 8 places dont une est déjà occupée par un soldat. Ca simplifie considérablement mes options en ce qui concerne mon besoin d’isolement… Sauf que le blondinet s’est levé pour m’accueillir…

Sa carrure imposante, son regard noir inquisiteur, son sourire enjôleur, un bel homme… mon cœur brisé a eu un sursaut dans ma poitrine et le choix du siège a disparu : un militaire gentleman, voilà une espèce que je n’ai jamais rencontrée, même sur les réseaux sociaux que je fréquente depuis des années..

– Bonjour mademoiselle, me dit-il avec un accent du Midi de la France.

Il a tendu la main et je l’ai serrée dans la foulée, trop rapidement à mon goût et en manquant de vigueur – comme une jeune étudiante dont les hormones la font vaciller. Je me sens si idiote parfois, malgré toutes mes résolutions.

– Appelle-moi Éléonore. Nous allions partager ce petit espace durant 8 longues heures et je n’ai pas envie de passer pour la frigide de service, autant donc briser la glace tout de suite.
– Enchanté, Éléonore. Moi, c’est Sam. c’est la première fois que tu montes dans un jet privé, n’est-ce pas?
– Ça se voit si fort? Dis-je, sentant la chaleur envahir mes joues
– Je faisais la même tête que toi lorsque je suis monté à bord tôt ce matin; et pourtant, j’ai pris de nombreux avions dans ma vie.

N’ayant rien à répondre, je lui ai demandé : « cette place est libre? »

– Évidemment! Je serais ravi d’avoir un peu de compagnie!

Sur le moment, j’ai eu peur d’avoir commis un impaire et de devoir me coltiner un dragueur invétéré qui allait rendre ce vol interminable.

– Pas sûr. Mes amis me trouvent très taciturne.
– Alors nous sommes deux! Même si je n’en ai pas l’air comme ça joutant un clin d’œil, qui plutôt que de me mettre à l’aise, me rendit encore plus perplexe.

Je me suis donc assis sur le siège à gauche de l’allée centrale, puis une femme de type hispanique a fait son apparition; accompagnée d’une petite fille d’une petite dizaine d’année et d’un garçon un peu plus âgé. Les enfants semblent fatigués, néanmoins, je lis sur leur visage une expression de joie intense mêlée à l’ébahissement le plus complet. Un « waouwwww » interjeté a renforcé le sourire sur mon visage.

Sam, toujours debout, s’est donc occupé d’accueillir les nouveaux venus comme il l’avait fait avec moi. A la vue du costume militaire, un bref éclair de crainte est passé sur le visage du garçon mais le fait de voir sa mère sourire à l’inconnu a fait retomber son angoisse.

– Bonjour je m’appelle Sam et voici Éléonore, dit-il en serrant la main de la petite brune. Intérieurement, je n’appréciais pas trop qu’il prenne l’initiative de me présenter; je ne suis ni sa compagne ni muette.
– Holà. Moi, c’est Maria. Et ces deux garnements sont Alexjandro et Alicja.

Cette fois-ci, il ne me prendrait pas au dépourvu :

– Hello jeune homme! Hello mademoiselle! Alexjandro me gratifia d’un super sourire, et sa sœur l’imita dans la seconde qui suivit.

Ils sont allés installer sur les fauteuils derrière nous : La jeune fille face à son frère, sur le côté gauche et Maria sur le siège de droite.
Une fois tout le monde assis, l’hôtesse est passée vérifier nos ceintures et nous annoncer que nous n’allions pas tarder à décoller.

Lorsque nous aurons atteint l’altitude de croisière, je viendrais prendre votre commande.

C’est uniquement quand j’ai vu le paysage défiler par le hublot que j’ai pris conscience que l’avion avançait. Il n’y a aucun bruit trahissant les moteurs, c’est à peine si l’on sent les vibrations des roues sur le sol. Puis nous avons décollé!

– Ce silence est incroyable! Me suis-je exclamé!
– Même un furtif est plus bruyant que cet appareil, me dit Sam
– Vous volez souvent?
– Si des vols d’une heure comptent dans ce « souvent », alors on peut dire que oui
– Que pensez-vous de cet avion?

Discuter de tout sauf de la sphère personnelle est ce que j’apprécie le plus : c’est un peu un partage des connaissances ou plutôt un moyen d’évaluer le niveau intellectuel d’un inconnu avant de… Mais où ai-je la tête? Je ne vais rien faire avec cet homme. Je ne suis pas sur un site de rencontre. Nous sommes tous en direction d’un monde nouveau, du moins, c’est ce que je suspecte vu qu’aucun des passagers ne semblent être des habitués du voyage, hormis peut-être Sam, mais l’écusson français sur sa veste est un élément en ma faveur.

Nous avons donc bavardé d’aviation pendant une petite demi-heure. Ce qui l’a étonné le plus, c’est que la plupart des appareils de cet acabit ont une autonomie maximum de 4000km et notre trajet en comportait presque 6000. Aucune escale n’est prévue, d’après l’annonce que le pilote a faite et, d’après ce dernier, notre trajet prendra environ 4h, ce qui nous a semblé à tous les deux comme irréalistes. Non pas que la vitesse du son pouvaient être franchie par de nombreux modèles, mais que nous l’avions dépassée sans nous en rendre compte.

Je n’ai jamais entendu d’enfants aussi silencieux que ceux qui nous accompagnent. Me retournant, je me suis rendue compte en qu’ils portaient des lunettes à réalité augmentée. Ils sont sûrement en train de regarder une émission télévisée.
Maria m’a fait un petit signe, et m’excusant auprès de Sam, je suis allée m’asseoir sur le siège lui faisant face.

– Ils sont si calmes, comme je les envie. Me dit-elle.
– Je pense que l’endroit où nous allons, sera lui aussi un havre de paix, ai-je répondu.
– C’est l’espoir que j’entretiens. La guerre n’a pas réellement atteint ce continent; les enfants auront alors une meilleure chance de s’épanouir.
– Toi aussi, non?
– Probablement. Dit-elle l’air pensive.
– Est-ce que je peux te poser une question?
– Bien sûr. D’ailleurs, a-t-elle ajouté en souriant, d’après le document que j’ai signé, je suis même autorisée à te répondre.

En y pensant bien, les annexes du contrat conclu la veille reprenaient les grands principes de vie du Canada :

« Les principes de liberté d’expression s’appliquent au Canada et nous vous invitons à discuter librement de votre passé avec tout citoyen ou immigrant canadien. Tout secret trop lourd à porter peut nuire à votre épanouissement. De plus, le partage de l’information aide à l’amélioration de la société. Dans certains cas, selon votre profession et votre employeur, il se peut qu’un niveau de confidentialité soit demandé; si tel est le cas, sachez qu’un organe gouvernemental sera toujours à votre écoute… »

– C’est vrai. J’ai d’ailleurs trouvé étrange que l’on pousse ainsi les gens à se confier.
– Ca nous changera de l’apologie du secret. Puis elle a lâché le morceau : avant que le Nouvel Empire ne s’empare de l’Espagne puis du Portugal, j’étais biologiste-virologue. Je cherchais un moyen de prévention contre la grippe meurtrière. Tout a été si vite, un jour nous étions libres, le lendemain, Madrid était devenue un califat de l’empire. Elle a regardé les enfants puis a continué : leur père m’a trahie, enfin nous a trahis et, le jour où une milice est venue me chercher, soit simplement parce qu’une femme ne pouvait pratiquer la science, soit parce que je venais de trouver un vaccin, j’ai tout détruit et nous avons fui au Portugal.
– Oh mon Dieu. Comment avez-vous survécu?
– Au départ, je pensais rejoindre la France mais les troupes de l’Empire bloquait déjà l’accès. J’avais une amie à Porto qui a pu nous accueillir. Il y a une exception pour les femmes : si l’on exerçait la médecine, on pouvait continuer à soigner, les femmes uniquement, et l’on devait transmettre notre savoir pour former des infirmières.
– Et les enfants, comment s’en sont-ils sortis?
– Ce fut dur au début; d’abord la langue fut un certain obstacle. Le portugais n’est pas une langue facile et, moi-même, je ne la maîtrisais pas. A Madrid, on avait pris l’habitude de parler Espagnol et Anglais; ma mère vit en Irlande et j’avais dans l’objectif d’aller y vivre. Si j’avais su, j’aurais bougé plus tôt. Enfin bon, une fois qu’ils se sont fait des amis, tout est bien passé. Leur père leur manque, bien qu’Alicja n’ait plus beaucoup de souvenirs de lui, et il arrive souvent qu’ils demandent que je leur en parle.
– Qu’est-il advenu de lui?
– Je ne sais pas et je ne pense pas vouloir le savoir. Sa trahison a été un coup dur…

Un long silence s’installa, puis elle m’a demandé :

– Et toi, quelle est ton histoire?
– Oh moi! Tu sais, c’est l’histoire classique. J’ai entré un dossier il y a quelques années et hier, j’ai été acceptée. Rien de spécial, comme tu vois…
– Parfois, c’est autant mieux. Pas de mari ou d’enfant pour t’accompagner, on dirait.
– Non, je n’ai pas encore trouvé le premier suffisamment stable pour m’attaquer aux seconds. Questions mecs… je me suis interrompue- il y a certainement un beau gosse qui m’écoute… j’ai été trop souvent déçue et puis, même à quarante ans, ils manquent cruellement de maturité.
– Elle rit; un rire sincère…
– Et tu es dans quel domaine?
– L’informatique abstraite et mathématique artificielle.
– Houlà, je suis déjà perdue… pour moi, l’informatique est un outil. Même si je maîtrise la bête, je ne me suis jamais demandée ce qu’il y avait dedans.
– Vois-moi comme un psychologue ou un chirurgien pour les intelligences artificielles.
– Je vois…

Nous avons continué à converser durant une bonne heure puis Sam est venu nous rejoindre. Comme les vibrations à bord sont inexistantes, il est resté debout pour nous parler. Aucune nécessité de se tenir dans de telles circonstances.

– Et donc nous voilà, deux scientifiques et un soldat en route vers un nouveau monde. Que pensez-vous qu’il va se passer? Sa question nous a ramené au présent ou plutôt au futur proche.
– Il paraît qu’on va commencer par un cours accéléré sur la politique Canadienne, ai-je répondu

Maria a enchéri :

– Ce sera autre chose que notre politique, ça, c’est certain. Le pays est géré par des ordinateurs et je ne sais vraiment à quoi m’attendre
– Il faut voir le bon côté des choses, ce ne sera au moins pas les intérêts personnels de politiciens corrompus qui enverront des milliers de soldats mourir sur le front, s’est exclamé Sam.

Même si sa remarque se voulait cynique, j’ai ressenti une pointe de compassion dans sa voix.

Vous avez perdu beaucoup de frères d’armes là-bas, n’est-ce pas?

J’ai cru qu’il ne me répondrait pas ou que sa réponse serait emplie de colère mais ça n’a pas été le cas :

Ce n’était pas uniquement des militaires, c’était aussi de très bons amis. Parmi tous ces morts, il y avait de jeunes gens qui auraient pu avoir un avenir plus radieux. Cette guerre est un non-sens et je ne comprends pas qu’on en soit arrivé là.

Maria est intervenue :

Maladie, famine, jalousie, désastres naturels, soif de pouvoir, religion,… les guerres ont toujours trouvés de bonnes raisons pour exister. Le 21ème siècle s’annonçait meilleur et finalement, il semble pire que les autres.
Et pour en revenir à ta question, je ne sais pas ce que l’on attendra de nous, mais je suis certaine que je ne gaspillerais pas la chance que l’on me donne.
Peut-être suis-je trop idéaliste? Si il existe un monde meilleur, ce n’est pas notre cerveau d’homo sapiens qui pourra le créer.

La discussion a continué encore quelques minutes puis l’hôtesse nous a apporté notre repas. Par la suite, nous n’avons plus évoqué le futur ni même notre passé, nous avons justes échangés des banalités. Le futur commencera bientôt, lorsque l’avion atterrira au Canada.

Une demi-heure avant que l’on amorce notre descente, la voix du pilote nous a rappelé que la température à la Nouvelle Ottawa était de 20° en dessous de zéro. Un long frisson s’est emparé de moi. S’il nous l’avait dit avant, je n’ai pas dû le noter. L’hôtesse est arrivée juste après l’annonce avec un sac à dos étiquetés à nos noms, chacun contenant une tenue d’hiver complète. A tour de rôle, nous sommes donc allés dans la salle-de-bain pour-nous changer

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The Postman Écrit par :

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