E-volution 6.0 – Chapitre 3 (1/3)

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Samedi 26 février 2061

 

En retard! Je vais être en retard si je continue de rêvasser… La formation d’aujourd’hui s’était pourtant terminée plus tôt que prévue. Et malgré la séance interminable de questions-réponses, nous étions tous sortis de la salle à l’avance, alors pourquoi ai-je autant l’impression d’être à la bourre?

Bon d’accord, Jenny a appelé pour prendre de mes nouvelles et on a papoté une bonne demi-heure au téléphone. Jenny…

Avec les événements arrivés en Europe, une cellule de soutien a été créée pour aider les nouveaux immigrants à encaisser le choc. Jenny y travaille comme bénévole, en plus d’être notre agent d’intégration. Elle s’inquiète un peu trop pour nous, et parfois, comme lors de notre dernière conversation, j’ai l’impression d’être celle qui la rassure que tout se passera bien plutôt que l’inverse.

J’ai beau lui répété que je n’ai perdu personne là-bas, elle s’obstine un peu trop à ce que je fasse mon deuil. Oui, on compte plusieurs millions de morts; oui, c’est une tragédie; oui, il y aura des retombées radioactives un peu partout. Mais non, ça ne m’atteint pas.

Suis-je à ce point insensible? Probablement… Même l’annonce ne m’a pas émue le moins du monde. Tout le monde autour de moi pleurait, était effondré, hurlait… et je suis restée là à me demander pourquoi ils agissaient ainsi.

Jenny pense que je refoule mes sentiments et craint que j’explose au mauvais moment. Finalement, c’est elle qui a laissé les vannes couler et non moi. Son côté chrétien la poussait à pleurer sur le sort du monde, mais elle pleurait surtout sur mon sort. Je l’ai réconfortée. Je l’ai calmée. Je lui ai dit que nous nous en sortirions, tous! Je le pensais et je le pense toujours.

18h15! Il faut que je passe la vitesse supérieure sinon je ne serais jamais chez Maria à 19h, et cela, même si elle habite l’appartement d’à côté.

Toc toc toc – La porte… Qui a décidé de me retarder un peu plus?

  • Bonjour Sam! Dis-je ne le découvrant derrière la porte. On ne devait pas se rejoindre directement chez Maria?!
  • Bonsoir El! Je sais… mais je voulais te parler avant.

Il n’y a pas à dire : que ce soit en tenue militaire, dans son ensemble blanc ou là, en jeans-basket, il a toujours de la classe. Si les choses n’étaient pas ce qu’elles sont, je prendrais bien le temps de tomber amoureuse de lui. Mais bon, ai-je envie de le faire souffrir? Il s’est montré d’une extrême fiabilité ces quatre derniers jours, aidant les enfants de Maria tout autant que de la soutenir. Le pire, c’est que d’entre-nous, c’est celui qui a perdu le plus d’amis dans les explosions.

  • Reste pas là et entre.

Sam ne s’est pas fait prier et est entré en fermant la porte derrière lui.

  • As-tu déjà vécu une telle tempête de neige?

Aux informations du matin, on nous avait avertis de l’imminence d’une tempête et l’on prévoyait environ 50 cm de neige par endroit.

  • Rassure-moi : tu n’es pas venu pour parler météo?  

Quand il est là, c’est plus fort que moi : je ne peux que le provoquer. J’adore trop la moue qu’il fait lorsqu’on ne répond pas à ses questions.

  • El. Après cette soirée, je pars pour Vancouver. Je ne sais pas si nous nous reverrons.

Dans le style « douche froide », il tourne carrément le robinet à fond et sans prévenir, lui! Nous n’avions rien commencé donc je ne perdrais rien. Cependant un pincement au cœur m’a averti que son absence me serait douloureuse. Et s’il vient me l’annoncer, c’est peut-être qu’il me témoigne quelques sentiments.

  • Tu sais, avec le TTC, nous ne serons séparés que de 7 petites heures. Un petit trajet nocturne et l’on pourra toujours organiser des week-ends entre amis.

Pourquoi faut-il que je sois si pragmatique? Ce n’est certainement pas ça qu’il a envie que je dise. Mais quoi? Croit-il que je vais me jeter dans ses bras en pleurant? Le supplier de revoir sa décision? Ou simplement coucher avec lui pour si peu? Sauf que ce n’est pas « peu »… enfin, pas encore…

  • C’est possible. Mais ferais-tu ces excursions? La vie m’a appris la distance, même en cet air de technologies de pointe, ne permet pas à une relation, même amicale, de perdurer.
  • Oh Monsieur je-sais-tout ne veut pas se mouiller, comme je vois!
  • Ce n’est pas ça, El! On vient d’arriver, on doit se construire une nouvelle vie. As-tu vraiment envie de commencer cette vie en y plaçant des contraintes dès le départ?

Il a raison le bougre… Il est tout aussi rationnel que moi dans cette histoire.

  • Tu as peut-être raison. Mais… je ne veux pas que l’on perde contact.
  • C’est évident!

Voyant l’heure avancée :

  • Tu m’excuses deux minutes? Je dois me changer. Maria n’aime pas que l’on soit en retard.

Il a acquiescé et s’est installé dans le fauteuil pour regarder la neige tomber.

Ces derniers jours sont passés si vite : l’arrivée à la Nouvelle-Ottawa, l’installation dans nos appartements, les premiers repas entre amis, les rencontres avec les coachs, les formations…. Aucun lien réel n’aurait pu se créer en si peu de temps. Dans une semaine, nous nous serons tous oubliés les uns les autres. Même si je crois que je reverrais sûrement Maria et les enfants. Après tout, ils vont s’installer à Shawinigan et moi à Québec. 150 km, d’un point de vue Canadien, c’est la porte à côté.

Mais Sam me manquera.

  • Voilà, je suis prête, on peut y aller!
  • Tu es splendide! Puis il a ajouté : Tu sais que ce n’est qu’un simple petit diner?
  • Je te hais!

J’avoue que ma jupe est un peu courte, mais l’appartement de Maria est à moins de 10 mètres du mien. Je n’aurais pas le temps d’avoir froid.

Une vingtaine de secondes plus tard, Alicja nous a ouvert la porte.

  • Mama, Sam et Éléonore sont là!
  • Pas la peine de crier, je suis juste derrière toi, ma cocotte. Puis, se tournant vers nous : Bonsoir vous deux! Vous arrivez au bon moment, j’allais sortir le plat du four.
  • Tu as besoin d’un coup de main? Ai-je demandé tout en passant la porte d’entrée.
  • Pas besoin, il faut bien que les enfants se rendent utiles. Allez vous asseoir, on arrive.

Sam m’a aidé galamment à retirer ma veste pour la mettre au porte-manteau. Il a sorti une bouteille de vin rouge d’une de ses poches et nous sommes allés nous installer à table.

  • Maria, tu aurais un tire-bouchon?
  • Oh oh! C’est la fête ce soir! Dit-elle en voyant ce que Sam tient en main. Deuxième tiroir, mon chou!

Nous avons mangé tout en nous racontant la journée. Alicja et Alexjandro avaient passé leur journée aux tests d’aptitudes. Pour la petite, c’était le test numéro 2, destiné aux enfants de 10 ans, capable d’orienter ceux-ci vers l’une des 8 disciplines différentes : gestion, sciences pures, linguistique, créativité, construction, sports, sciences humaines et services. Le résultat était tombé et Alicja serait admise, si sa mère était d’accord – ce qu’elle est, dans le cursus Gestion et Administration.  Évidemment, elle ne recevrait pas des cours de comptabilité ou de marketing avant quelques années. Cependant le cursus, bien que comprenant 70% de cours traditionnels, se basait sur le développement passif de compétences propres à la gestion d’équipe, de projet, de microentreprise. On confiait donc à des enfants de 10-12 ans l’organisation de pique-nique, de tenue de stands ou encore de chefs de groupe.

Quant à Alexjandro, lui, avait dû passer le test numéro 3, lequel subdivise les catégories du TA 2. Pour sa part, et sans aucune surprise, ce sont les technologies qui l’intéressent et cela a été confirmé par ses résultats. Plus précisément, l’astronomie, l’astrophysique et les nanotechnologies. Pour son âge, je trouve le programme assez complexe – mais là aussi, c’est l’accumulation de compétences passives qui prime.  

Jeudi, lors de notre première matinée de formation, nous avions appris quelques rouages de cette méthode de fonctionner. Des tests avaient donc lieu à 8, 10, 12, 16, 18 et 22 ans. Ce dernier n’était généralement destiné aux futurs doctorants. Il ne s’agissait pas d’une science exacte. Les orientations se basaient sur plusieurs décennies de statistiques et on s’était rendu à l’évidence qu’une personne pratiquant ou étudiant des matières qu’ils préféraient la rendait plus productive, efficace et heureuse. Il ne s’agit pas non plus ici de créer des armées d’humains formatés à une tâche unique. Il se pouvait tout aussi bien qu’arrivé à 16 ans, un écolier se découvre une passion ou une capacité pour un autre champ d’expertise que celui d’origine. Le principe étant que l’on essaie de détecter les habilités le plus tôt possible.

Par contre, il n’y avait aucune obligation légale à suivre les recommandations du système : certains parents voulant que leur progéniture fasse des hautes études alors que ces derniers seraient des experts dans le domaine du bâtiment. Et bien sûr, il y avait aussi des adolescents rebelles, des réfractaires au système, des libres penseurs… Tous avaient toujours le choix, même celui de vivre en marge de la société.

D’après les données fournies par Tina, l’IA de l’éducation, moins d’un pourcent des jeunes sortaient du système. Quant au degré de diplomation, lui, il frôlait la barre des 95%. Non pas que le Canada produisait des génies en grande quantité, mais l’éducation permettait à tout un chacun de s’épanouir au mieux dans la vie, leur donnant des armes pour affronter l’adversité.

Une fois les enfants au lit, les discussions ont glissés sur un tout autre sujet.

  • Sam, que vas-tu faire à Vancouver? Il avait lâché la mèche durant le repas et Maria ne compte le laisser s’en tirer sans explications.
  • De la formation de commando. Les autres options n’étaient pas envisageables : bureaucrate à Calgary ou à la Baie-James. Mais je n’en sais pas beaucoup plus sur le poste que j’ai accepté.
  • Top secret, c’est ça? Ai-je ajouté
  • Même pas! La transparence des informations ici est telle que je me demande sur quoi l’on pourrait apposer le tampon « Secret Defense ».
  • C’est tout de même étrange…
  • Qu’est-ce qui t’inquiète? Ai-je interrogé Maria
  • Les commandos, Sam, ce sont bien des groupes d’intervention d’attaque, non?
  • Je vois où tu veux en venir… Normalement, nous formons des troupes à défendre le territoire et non à intervenir pour passer à l’offensive.
  • Les IA auraient-elles décidé que le Canada devait s’engager plus?

De l’inquiétude se dessinait sur le visage de Maria.

  • Impossible! Ai-je ajouté. Souvenez-vous des règles lorsque les IAs ont été mise-en-place : Une IA ne peut pas mettre la vie d’humain en danger. Elle ne peut que protéger de la façon la plus optimale qui soit le pays. En plus, elle ne peut pas interagir avec des robots, militaires ou civils. Elle n’a donc aucun moyen de contraindre l’armée à aller sur le champ de bataille.
  • Sauf si ce dernier est ici…
  • Maria, nous ne sommes plus en Europe. La seule menace d’invasion de territoire, ici, viendrait du sud. Et même si les relations avec eux sont plutôt frigides, leur regard est braqué sur l’ancien continent.

Sam avait raison. D’ailleurs le président américain venait d’envoyer des troupes en Europe. Si l’on rajoute le redoublement des attaques de drones sur les sièges du NEO, ils sont beaucoup trop occupés à guerroyer ailleurs.

J’ai profité du calme pour changer de sujet et faire parler Maria.

  • Et toi, Maria, tu vas faire quoi à Shawinigan finalement?
  • Principalement de la recherche. Le vaccin pour la grippe espagnole « Made in USA » semble avoir beaucoup trop d’effets secondaires. GSK, mon employeur, m’a demandé de continuer mes travaux sur le sujet.
  • Du travail bâclé?
  • Non, Sam, je ne crois pas. Ils ont beaucoup souffert. En 2053, ils ont perdu près d’un tiers de la population, et ça aurait été pire s’ils n’avaient pas mis un vaccin au point. Les effets secondaires ne sont pas mortels donc ils ont pris la bonne décision.
  • On parle de quel genre d’effet?

En Belgique, nous avions été vaccinés assez tôt, vers le mois de mai ’53, soit un mois après que les américains aient endigué l’épidémie sur leur sol. Par contre, je ne souviens pas avoir eu vent de rumeur sur des effets secondaires.

  • C’est assez variable selon les individus : Migraines chroniques, problème de reins, perte de mémoire, et j’en passe. Le vaccin peut aussi agir comme les oreillons sur la fertilité. Le plus gros inconvénient, c’est que beaucoup de ces symptômes ne sont apparus que plusieurs années plus tard, ce qui ne nous a pas permis de les relier au vaccin.

Une vague d’angoisse me submergea :

  • Est-ce qu’ils pourraient apparaître encore plus tard?
  • Je ne peux pas te répondre. C’est envisageable mais ça doit rester extrêmement rare, suffisamment pour que nous ne les ayons pas encore notifiés.
  • Enfin bon, une petite migraine de temps en temps est tout de même mieux qu’une grippe mortelle.

Sam a toujours le don de nous rassurer.

Ensuite, nous avons évoqué mon futur travail au sein du gouvernement, à savoir la compréhension des IAs. Il faut dire que leur capacité de raisonnement et d’adaptation dépassent de loin celle des êtres humains. Elles sont en perpétuelles évolution, même si, de notre point de vue, elles sont arrivées à maturité, jusqu’aux prochaines élections. Mon rôle est donc d’analyser à quel point elles sont arrivées et surtout de les comprendre. On me demandera aussi d’améliorer certaines zones sensibles de leur code que seuls des humains peuvent altérer. Là, au siège du gouvernement, je serais au cœur de l’action.

Il n’y a rien de plus enrichissant intellectuellement que de côtoyer des êtres plus intelligents que soi, dont le niveau de conscience frise celui de Dieu. Dans certaines parties du monde, on me tuerait pour avoir eu de telles pensées!

A minuit, nous nous sommes quittés en nous promettant de rester en contact. J’ai tout de même nourri l’espoir fugace que Sam m’embrasserait mais il n’en fit rien. Son sourire charmeur me manquera…

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The Postman Écrit par :

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